Occupy Elysee ! #Porntoshop

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PORNTOSHOP: Un nom aussi mystérieux qu’évocateur.

La stagiaire nous avait dit que le premier numéro avait été lancé lors de l’anti-marché de Noël à la Recyclerie en janvier dernier. Le thème était la #COP21.

Pour la sortie du numéro 2, #Présidentes, on a tenu à rencontrer la mystérieuse créatrice et éditrice de la revue. On a discuté, débattu, quelque part dans le 19ème autour d’un verre de porno, de féminisme, de politique et de ce qui lie tous ces éléments.

Le principe: faire entrer le corps de la Femme à l’Elysée. Pouvoir et féminin ne sont pas antinomiques.

La surprise: aucun sans faute pour ces messieurs…

Que dire? #OccupyElysee !

Rencontre

Ginette : Salut ! On se rencontre enfin ! Il y a 4 mois environ tu as sorti un premier numéro de Porntoshop autour de la COP21. Il y a trois semaines tu as lancé le 2ème numéro de la revue. Il s’appelle « Présidentes » et pour résumer tu utilises des citations hyper machistes de présidents de la Vème République que tu mets en images en posant leurs têtes sur des corps de femmes afin de faire entrer la Femme à l’Elysée.

Porntoshop : Pour la COP21 j’étais dans l’actu mais en réalité j’avais besoin d’une échéance pour me lancer. Je me suis dit qu’on en parlerait beaucoup, que ce serait dans els débats du moment donc j’ai sauté dessus. Il y avait aussi le côté hyper décalé de coller des têtes d’hommes politiques sur des corps d’actrices porno le tout en parlant de la COP21. C’est même un peu tordu mais j’étais motivée alors j’y suis allée.

Ginette : Pour un objet livre et pas un blog, un Tumblr ?

 Porntoshop : A la base c’était le cas mais on m’a suggéré d’en faire un magazine papier ce qui était une bonne idée. Je bosse sur Internet, je connais très bien Internet donc j’aurais pu continuer ainsi mais l’avantage du livre, c’est l’objet en lui-même justement. Tu as un objet fini entre tes mains. C’est très satisfaisant, c’est agréable. Tu as l’impression de donner naissance à quelque chose à chaque fois. Tu peux faire une soirée de lancement, voir les personnes qui vont l’acheter, l’avoir. Avec un site cette dimension là n’existe peu peu ou pas.

Ginette : PRÉSIDENTES ?  Comment ? Pourquoi ?

Porntoshop : Je crois que le déclic a été de voir les masques de Hollande et Sarkosy dans les magasines de farces et attrapes !

Ginette : Tu sais qu’il y en a avec DSK dans des sex-shops à Pigalle ?

Porntoshop : Effectivement, mais comme il n’a pas été président… Mais dans des sex-shops directement ?

Ginette : A y être ! Dans le numéro 1, il ne s’agit pas de masques.

Porntoshop : En effet, c’était du photomontage mais ces fameux masques justement m’ont fait changer le concept : créer mes propres photos avec mes propres mises en scène donc faire poser des filles que je connais avec des masques de présidents de la Vème République. Je voulais que les filles posent vraiment, que les photos soient érotiques, un peu dénudées, très féminines dans le cliché du féminin et y associer des têtes de présidents. L’idée c’est de faire correspondre au pouvoir très masculin des corps très féminins qui sont deux choses jamais associées. Généralement, quand une femme « prend le pouvoir » au sein d’une entreprise ou de en politique, elle a tendance à de séparer de ses attributs féminins, à se viriliser, à se masculiniser afin de se crédibiliser. C’est dommage. La Femme doit pouvoir être féminine si elle en a envie, ou virile, ou masculine, mais ça doit émaner d’une envie. Porter du vernis à ongles ne fait pas de quelqu’un une personne qui ne serait ni intelligente ni apte à diriger des équipes, des entreprises ou tout simplement avoir de bonnes idées. Je veux créer ce décalage homme/femme/pouvoir/féminité mais en y agrégeant des citations de ces messieurs sur le pouvoir au féminin. Je ne pensais pas que je tomberai sur une mine d’or des citations misogynes.

Ginette : Premier constat : aucun président n’est exemplaire sur ce sujet…

Porntoshop : Non… Par contre y’a une évolution avec les deux derniers présidents, Sarkozy et Hollande. Le ton est différent. On sent une évolution, déjà dans les faits ils ont fait rentrer plus de femmes dans leurs gouvernements. Y’a peut-être plus de « subtilités ». La citation de Nicolas Sarkosy sur la parité bruyante (ndlr : « C’est bien la parité en politique, mais c’est bruyant ! »). Ce n’est pas « subtil » mais on n’est pas dans le gros bourrin macho dragueur comme le sont VGE et Chirac ! Hollande c’est encore un cas à part. Il dit « Etre un socialiste, c’est être un féministe. Nous en avions débattu car, pour certains, la proposition n’allait pas de soi. Mais elle l’avait emporté car comment prétendre vouloir l’égalité sans, au préalable, affirmer celle entre les femmes et les hommes ? Je suis donc féministe ! Et toujours socialiste. » mais en même temps quand on voit dans quelles mesures il est aujourd’hui socialiste, on peut douter de son féminisme aussi… Je maintiens que ça reste différent des phrases de Giscard ou Chirac ! Cette phrase est contemporaine de la création de ce fameux ministère des Familles, de l’Enfance et des Droits des Femmes ! Il associe le droit des Femmes à la famille et à la petite enfance, bienvenue 40 ans en arrière ! Après, c’était « pain béni » pour moi, j’ai eu le temps de l’intégrer à mon magazine. Il aurait presque pu faire un sans faute. Presque !

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Ginette : Sur le nombre de femmes dans les derniers gouvernements, il est en augmentation certes (quid de la parité ?) mais pas aux ministères régaliens… Ministère de l’Intérieur ? On n’a connu qu’une seule femme Premier Ministre, Edith Cresson, et ce fut fulgurant…

Porntoshop : Hollande le dit très maladroitement en 2012, en disant « Ce sera un bon principe que d’avoir autant d’hommes que de femmes dans un gouvernement, cela ne veut pas dire que les responsabilités seraient les mêmes. ». C’est une grosse bourde… Que ce soit un lapsus ou non, ça parle !

Ginette : Le clip est très beau, très classieux je trouve.

Porntoshop : Je sais qu’on pourrait me reprocher de parler féminisme en faisant poser des femmes en tenues sexys, dans une sorte de posture clichée du féminin, mais déjà moi mon point de départ c’est l’image : je veux un visuel accrocheur. Je les trouve belles. J’ai grandi en regardant beaucoup de magazines comme Vogue par exemple. Je voulais que ce soit beau ! Quitter le porno du premier numéro c’était quand même un soulagement. Le premier c’était du porno, et du porno même en noir et blanc c’est violent, hyper agressif, ça me gênait un peu dans le premier numéro. Je voulais quelque chose de plus doux. Cela dit, il y a des réactions quand même dures sur les réseaux sociaux : « c’est pas bandant », « c’est un somnifère du sexe ». Réactions que je ne partage pas du tout en voyant ces images.

Ginette : Les gens parlent du côté Aphex Twin ?

Porntoshop : (Rires) Effectivement c’est un peu tordu… C’est en noir et blanc, elles bougent lentement, c’est sensuel !

Ginette : Je ne suis absolument pas outrée par le côté féministe/meufs en culottes ! Le féminisme est protéiforme. Les discours féministes ne sont pas tous compatibles. Il y a des féministes anti-porno, et il y a des féministes qui revendiquent le porno ! Idem avec les travailleurs du sexe !

Porntoshop : Pour moi, le message important c’est qu’une femme ne doit pas abandonner sa féminité ou ce qu’elle suppose l’être autrement que par choix ! Le caractère féminin est associé à de la faiblesse, à quelque chose de négatif ! Moi j’ai voulu dire : « vous, présidents, vos têtes ont atterri sur des corps de femmes et vous n’en devenez pas moins forts ! ». Ces femmes sont puissantes ! Tu veux être soutien-gorge et ne pas être faible ou victime. Ce n’est pas anecdotique ! Quand t’es une femme au quotidien, tu as l’impression de porter une faiblesse en soit juste parce que tu es en jupe, que tes ongles sont vernis, que tu es coquette alors que non ! Je revendique totalement ce pouvoir là ! Quelque chose de très révélateur : je fais beaucoup de montages, j’aime coller des têtes sur des corps… Bref !  Et quand je colle la tête d’un copain sur le corps d’une femme il y a vexation alors que ça n’arrive jamais dans le cas inverse, comme si quelque chose d’infamant venait de se produire.

Ginette : Tu passes pour la briseuse de virilité ?

Porntoshop : Oui alors que je ne brise rien du tout ! J’attribue simplement d’autres caractères ! Jamais, je me répète, je n’ai eu de réactions négatives de la part de femmes. On peut trouver ça anecdotique, moi pas. Les réactions sont folles. Je veux redonner du pouvoir au corps de la Femme !

Ginette : Je parle souvent d’Ovidie. Je trouve qu’il y a dans son discours quelque chose de terriblement fort en disant stop à l’infantilisation ! Elle parle du porno mais pas que, des travailleurs du sexe en général. Ce qu’elle dit c’est que si tu ne subis pas, quel est le problème ? Pour moi il n’y a pas antinomie dans « porno féminisme ».

Porntoshop : Je me doute que des gens vont avoir dans la tête en voyant le clip « ah femmes objets » etc. mais ça ne me gêne pas si après ils viennent lire le magazine, ils viennent lire les citations et finissent par comprendre que je dénonce quelque chose ! Ces images ne sont pas innocentes et il faut les prendre avec les citations qui les accompagnent ! Après, si les gens s’arrêtent à ça : tant pis ou tant mieux, ça m’est égal. Je veux aussi accrocher le regard, je ne veux pas m’en cacher. Si des gens veulent aller plus loin tant mieux ! Sinon…

Ginette : Oui, après tout si les gens ne savent pas lire une image. Parce que concrètement, c’est de ne niveau-là ! Je repense à la polémique il y a quelques années à propos de l’affiche de l’album de Damien Saez, J’accuse ! T’as une superbe photo de Mondino qui montre une meuf dans un caddie : CENSURE dans le métro, ça hurle au loup et j’en passe. Ces gens-là n’ont même pas pris en note le titre explicite : J’ACCUSE ! Un « J’accuse » au dessus d’une nana dans un caddie, et non, on ne comprend pas, on crie à la misogynie… Y’a un moment où quand on a à faire à des ânes…

Porntoshop : J’ai lu Beauté Fatale de Mona Chollet il y a plus d’un an et elle évoque toutes les pressions subies par le corps féminins. Je ne comprends pas qu’on puisse être choqué par cette femme dans le caddie alors que pour moi, et j’en ai pris conscience il n’y a pas si longtemps que ça finalement qu’on nous badigeonne la tête avec des corps de femmes irréelles, parfaites soit disant. La violence elle est là parce que là, nulle part est écrit « J’accuse » ! C’est considéré comme normal. Tu t’étonnes après que toutes les filles soient hyper complexées ! Autour de moi c’est comme ça aussi. Mes amies qui ont posées dans le clip et pour les photos étaient complexées pour certaines, pas à l’aise pour d’autres. C’était loin d’être évident finalement. J’ai moi-même posé et j’ai compris que ce n’était pas facile. Quand tu te rends compte que tu as intégré des codes malgré toi, c’est très dur de se trouver à la hauteur. Je sais que je veux faire poser des hommes dans les prochains numéros : des hommes avec des masques de femmes et je veux voir comment eux réagissent à ça ; au fait d’être exposés dans ce contexte-là, dans un magazine féministe. Toutes les filles qui posent dans ce magazine se disent féministes et le sont ; néanmoins, s’exposer n’a pas été facile. Tu as beau te dire « mon corps je l’aime je le revendique et j’en suis fière ».

Ginette : C’est « marrant » ce que tu dis parce que quand je vois le clip, j’vois juste des nanas canons, c’est pas un freaky show. J’ai montré ce clip à des copines, et elles, elles étaient dans « elles sont trop parfaites, encore de la blanche bien foutue etc. ».

Porntoshop : Et elles sont toutes complexées. C’est très intéressant en fait de voir comme on perçoit les choses.

Ginette : Mon père dit que le seul ennemi de la Femme c’est la Femme…

Porntoshop : C’est nous qui portons les regards les plus intolérants envers nous-mêmes, et par extension avec les autres… Il suffit de penser à notre propre regard sur une fille qu’on croisera et qui sera un peu trop racoleuse ! Rien que dire ça déjà ça en dit long… C’est quelque chose sur lequel il faut travailler en permanence, dans notre quotidien.

Ginette : Tout ça me fait penser à l’affaire Lena Dunham (série GIRLS). Il y a quelques temps, elle a poussé un cri de colère contre un magazine espagnol qu’elle accusait de l’avoir photoshopée. Le net s’empare de l’histoire bien entendu. Le zine espagnol lui explique qu’il n’y a pas eu retouche, elle dit que c’est impossible. Finalement, on lui montre les photos et en effet : on ne l’a pas trafiquée. Lena Dunham c’est la nana qui par excellence revendique son corps imparfait. Elle dit, et je le lui souhaite, avoir intégré ça et le vivre normalement. Or, cette nana, qui est donc supposée ne pas avoir de regard biaisé sur elle-même, ne se reconnaît pas sur une photo. Et très honnêtement, j’ai trouvé ça tellement violent pour elle. Quid de la dysmorphophobie ?

Porntoshop : Mona Chollet en parle dans Beauté Fatale de ce sujet. Elle évoque un top model que son mec filme. La nana qui fait rêver par définition, en réalité vit un véritable calvaire. Le féminin c’est ça : te montrer l’inaccessible. Si ton premier problème était de perdre trois kilos, une fois ces kilos envolés tu verras qu’il y a autre chose. Tu ne seras jamais à la hauteur, tu te sentiras à côté de la plaque.

Ginette : C’est de l’ultra-violence…

Porntoshop : Je suis loin d’avoir fini de travailler là-dessus. Voir comment tes potes réagissent quand tu les prends en photo, voir comment elles s’aiment ou pas… Et je suis la première concernée.

Ginette : Moi je ne me reconnais même pas sur les photos, je vis ça difficilement une photo. Quand on en prend de moi et qu’on me tague sur les réseaux sociaux, c’est une petite mort. Je ne parviens pas à me dire que celle que je vois, qui est moi, c’est réellement moi. Je m’imagine tellement différente que je ne peux que comprendre tout ça. Et là on parle de la société en général. En politique c’est carrément une autre dimension.

Porntoshop : Pour les femmes en politique, le corps est souvent un objet problématique. Une femme qui met une robe ça pose problème par exemple (ex : Duflot). Rama Yade raconte qu’un jour à l’Assemblée Nationale un député lui a dit « Personne ne te le dira mais ta jupe est trop courte. ». Quand t’es une femme et que tu assumes d’avoir aussi un corps, c’est compliqué donc en politique ça reste problématique aussi, par extension. Assumer d’être une femme avec un corps de femme, c’est utilisé comme instrument servant à décrédibiliser. Tu ne peux pas avoir une robe et être sérieuse. Ne parlons pas des jupes courtes. C’est pour ça que dans #PRESIDENTES Nicolas Sarkosy tire sur sa jupe, un peu gêné. Cela dit, il y a une évolution: regarde comment on parle de Hollande! Flamby… Il y a quelque chose qui dit que finalement, il « dévirilise » le pouvoir avec un surnom pareil…

Pour trouver PORNTOSHOP: https://www.facebook.com/porntoshop/timeline

 

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Raconte-moi Beyrouth #AsmaAbdelkarim

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C’était un lundi soir, un lundi soir au Pitch Me, lors de la session #WIP61 que j’ai découvert Asma Abdelkarim. Elle était venue lire des passages de son premier ouvrage: Raconte-Moi Beyrouth. Ce soir-là il faisait une chaleur à mourir, le bourreau d’auteur s’appelait Johann Zarca (a.k.a Le Mec de l’Underground), lui-même écrivain. 

asma et Johan wip61

 

Asma est traductrice, journaliste, spécialiste des médias alternatifs de la région du Moyen-Orient. Elle termine une thèse à Paris. 

Asma a grandi en Tunisie, c’est une femme libre, exigeante, et entière. Elle se raconte, sans filtre, sans langue de bois dans ce témoignage qu’est Raconte-Moi Beyrouth

Rencontre

Ginette : Il s’agit là d’un témoignage, de ton témoignage sur un pan de ta vie. Pourquoi ce choix de forme narrative ? Pourquoi un témoignage plus qu’un roman ? Apprentissage et/ou émancipation ?

Asma Abdelkarim : Les deux. Apprentissage et émancipation. L’enseignement d’un parcours initiatique hors du commun. Je ne dis pas forcément que c’est un exemple à suivre, mais c’est certainement un récit qui peut inspirer certains. Je voulais donc le partager. C’est une démarche altruiste. Pourquoi pas un roman ? Parce qu’un témoignage est plus sincère. Ça sort du cœur et ça va droit au cœur. Et je pense qu’il a atteint l’effet escompté au vu des retours positifs de lecteurs.

Ginette : Ton titre  Raconte-moi Beyrouth – La vigne et le lierre. Vigne vierge et lierre se confondent, y’a-t-il un lien ? Explique-nous le choix du titre.

Asma Abdelkarim : Mmmm il faut lire le livre pour le comprendre ! (rires) Il y a deux sens à cela. Je vais en expliquer un et laisser découvrir le second. Il s’agit de ma relation avec Beyrouth et le Liban en général. En débarquant à Beyrouth j’étais une vigne vierge et le Liban m’a ouvert les bras et m’a serrée fort comme le lierre, sans jamais me lâcher. C’est un lien indéfectible qui s’est créé entre nous.

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Ginette : Tu es l’unique fille d’une fratrie de trois enfants. Ta mère, dont tu es très proche, est enseignante et le savoir, la culture, sont très importants au sein de ta famille. On peut dire que tu fais partie d’une classe sociale « aisée » ou « favorisée », tu sembles vivre dans une sorte de bulle, à l’abri. Le jour où tu pars à l’université, c’est un vrai choc des « cultures » ! Peux-tu en parler ?

Asma Abdelkarim : Je vivais dans un cocon à la maison. Notre mode de vie, j’insiste tout particulièrement sur l’hygiène qui était très différente chez moi, était très « européanisé » : on n’a pas de voisins ou de la famille qui débarquent sans prévenir au préalable, sans frapper à la porte, on ne sort pas de la maison avec un pyjama ou des pantoufles et encore moins avec des robes de chambre, on ne boit pas dans les verres des autres ce qui était la norme en Tunisie… Tout cela ce sont des petits détails, mais qui font toute la différence. A la fac, pour résumer, mon souci était de n’avoir pas pu effectuer mon voyage en Italie l’été de mon bac. Le souci de ma camarade de classe était de voir son fiancé en cachette en disant à ses parents qu’elle a raté le bus pour voler quelques minutes et le voir. C’était son fiancé qui a déjà demandé sa main à ses parents et qui va l’épouser. A l’école primaire où j’étais y avait des couples qui s’embrassaient alors qu’on avait 9/10 ans. J’en parle même pas du lycée. Voilà il est là le choc culturel.

J’ajouterai qu’au lycée, les filles passent toutes pour des Saintes nitouches. Elles flirtent, elles sucent, elles se font sodomiser (pour garder leur virginité) mais tu les entends parler comme des vierges effarouchées : « Mes parents sont strictes, je ne peux pas aller à tel endroit, ou je ne peux pas rentrer à telle heure. » Ça parait très contradictoire avec leurs mœurs. J’observais et cela me débectait car pour ma part, j’avais une éducation basée sur la responsabilisation et la confiance qui ne me permettait pas d’être excessivement dévergondée à 15 ans. Je me posais des limites, pas elles. Mais leur discours allait à l’encontre de leur comportement. Cette ambivalence et cette hypocrisie me révoltaient. Aujourd’hui, je comprends leur comportement, elle ne faisait que reproduire les principes d’une société pervertie et glauque qui ne s’assume pas.

Ginette : Ton papa est libanais, ta maman tunisienne. Ton père en Tunisie a toujours été « l’autre », « l’étranger ». Toi, tu pourrais être « juste tunisienne » mais le Liban t’appelle… Peut-on en parler ? Comment vis-tu ça ? Que ressens-tu ?

Asma Abdelkarim : Il y a 2 facteurs. Je voulais quitter la Tunisie un pays avec lequel je n’ai aucune affinité.  Et le Liban m’appelait pour les raisons que je détaille dans le bouquin. L’étrangeté en Tunisie couplée à l’appel du Liban m’ont fait prendre ma décision. Je me sentais mal en Tunisie.

Ginette : Dans ton parcours, tu étudies les langues, l’italien, l’anglais. Tu as toujours parlé français à la maison. Te sens-tu « étrangère » en Tunisie ?

Asma Abdelkarim : Oh que si ! Mais ce n’est pas seulement une question de langues. Je parle l’arabe classique et le dialecte libanais et j’en suis fière. Le problème est à chercher ailleurs. L’attitude agressive et misogyne ambiante me rebute. Le manque de politesse normalisé me débecte : on te colle au cul, quand ô miracle il y a une queue au supermarché, et si tu demandes gentiment à préserver ton espace vital on te regarde étonné. C’est là que tu te rends compte que c’est toi l’intruse et que l’impolitesse est de mise. Les mots « bonjour », « pardon », « merci » sont inexistants. Les commerçants, serveurs, fonctionnaires sont toujours de mauvaise humeur. L’ambiance générale est d’une lourdeur consternante. Je suis partie très jeune. Je n’ai plus rien en commun avec ce pays et à vrai dire, j’en ai jamais eu.

Ginette : Tu pars au Liban, terre d’une partie de tes ancêtres. Tu sembles t’y sentir chez toi, comme si le Liban était une évidence. Là-bas, t’y sens-tu étrangère ? Pourquoi ?

Asma Abdelkarim : Je me sens bien tout de suite au Liban car on ne me poursuit pas dans la rue pour me traiter de pute quand je ne réponds pas. On ne m’agresse pas gratuitement. On ne m’insulte pas parce que je mange pendant le ramadan. Oui, je me sens mieux et apaisée au Liban. Jamais je ne m’y suis sentie étrangère. Parce que les gens sont propres en général. Ne boivent pas dans le même verre. Parce que je raffolais comme tous les jeunes des enseignes internationales de fastfood et autres qui sont à l’heure où je te parle encore inexistante en Tunisie. Voilà la différence entre les deux pays et voilà pourquoi je me sens bien et en sécurité au Liban. Je me retrouve dans les mœurs des gens. Et je vis ma vie pleinement. En fait, au Liban, je vis tout court.

Ginette : En vivant en France, tu es encore l’étrangère ! Certains parleraient de karma.

Asma Abdelkarim : Je ne me sens pas du tout étrangère en France, loin s’en faut. Je ne m’y suis jamais sentie étrangère depuis mes premières visites alors que j’avais 7 ans. J’ai grandi dans un environnement très francophone et très francophile donc le lien avec la France existait depuis ma tendre enfance voilà pourquoi je suis très touchée par ce que subit la France aujourd’hui. 

Ginette : Dans quel contexte historico/politique arrives-tu au Liban ? Tu quittes une dictature pour un pays pas très en forme… Cependant, j’ai eu l’impression que le choc était moins grand quand tu es arrivée à Beyrouth que lorsque tu prenais le bus pour aller à la fac. Oui ? Le vrai fossé au final est un fossé non pas de classe mais d’accès à la culture ou non (ce qui hélas parfois se confond) ?

Asma Abdelkarim : Je suis arrivée au Liban juste après la libération de la bande frontalière du sud. C’était une période relativement calme. C’était un moment de béatitude cette arrivée au Liban, cela me faisait voir tout sous un angle positif.

Ginette : A Beyrouth, tu côtoies l’élite.  Comment cette jeune femme que tu es vit-elle ça ? S’en rend-t-elle compte ?

Asma Abdelkarim : Ça allait de soi… Je savais que j’avais beaucoup de chance d’être à la meilleure et la plus ancienne université francophone du Moyen-Orient. J’en étais consciente et j’ai essayé d’en profiter au maximum.

Ginette : Tu parles du sunnisme et du chiisme, tu dis qu’avant le Liban pour toi il y avait l’Islam, qu’une fois là-bas la distinction se fait et de manière évidente. Si l’on connait les différences théologiques (enfin grosso modo), comment cela se différencie-t-il concrètement ?

Asma Abdelkarim : C’est vrai. Plus jeune, il n’y avait pas ces clivages auxquels on fait face aujourd’hui, du coup le sujet n’a jamais été abordé. Pour ma part, je l’ai appris un peu avant d’atterrir au Liban suite à une rencontre que j’ai faite et qui a bouleversée ma vie. Pour ce qui est des différences concrètes, elles vont du mode vestimentaire jusqu’à la perception même de la vie et de la pratique de la religion. J’explique cela d’une manière très simplifiée dans le livre où un chapitre entier est consacré à la vie de la communauté chiite.

Ginette : Sur le thème de la religion dans notre contemporanéité, Delphine Horvilleur, femme rabin officiant dans le 15ème arrondissement de Paris explique « qu’il est nécessaire de questionner les textes fondamentaux sans relâche, à la lumière des valeurs de la société d’aujourd’hui. Les rites et les textes doivent être revisités par chaque génération, sinon ils sont morts. » (ndlr : propos tenus dans une interview de Elle). Dans une émission sur l’Iran, Azadeh Kian (politologue et sociologue, spécialiste de l’Iran) dit du chiisme qu’il est plus pragmatique et qu’il sait s’adapter aux sociétés modernes. Tu vois le chiisme comme cela ?

Asma Abdelkarim : Oui. C’est une branche de l’islam qui a prouvé sa capacité à s’adapter à la vie moderne. J’expose le mode de vie chiite longuement dans le livre. Cette flexibilité agréable à vivre et à côtoyer, qui accepte l’autre sans le juger et qui facilite la vie de ses adeptes, m’avait fascinée et me fascine toujours. Bien évidemment, le chiisme dont je parle est celui du Liban, hormis une partie qui prête allégeance à l’Ayatollah Ali Khamenei et qui adopte un mode de vie qui implique une pratique rigoureuse de l’islam mais qui reste tout de même plus « détendu » que ses homologues sunnites, la majeure partie des chiites vous séduisent avec leur douceur de vivre.

Ginette : Il y a un passage dans le livre où tu parles d’une soirée au Liban où tu dois porter une tenue traditionnelle, et tu décris à quel point les femmes orientales sont coquettes, attentives aux moindres détails, aux barrettes, aux coutures : leur beauté et leur sensualité passent par là. C’est loin de l’image qu’a le Français/Européen/occidental lambda pour qui la femme arabe sensuelle n’existe plus après Shéhérazade ! Toi-même tu parles de tes histoires d’amour. Tu ne sembles rien subir, tu es citoyenne du monde. Tu sembles casser les clichés, t’en rends-tu compte ?

Asma Abdelkarim : Oui. J’ai mis un voile et non pas une tenue traditionnelle. Je souligne ce fait parce que le voile dans nos contrées méditerranéennes n’a rien de traditionnel. C’est un intrus.

Au Liban les femmes sont très coquettes, libérées et respectées. Je me rends compte de cette idée reçue sur les femmes arabes depuis mon arrivée en France. J’étais sidérée de voir le nombre de voilées et de barbus à Paris. Pour la plupart, ce sont des gens de milieux modestes qui n’ont pas évolué avec leur temps et qui s’accrochent comme ils peuvent aux signes religieux archaïques et révolus, et surtout contestés, tout en se basant sur un discours victimaire. C’est triste mais cela a marché pour eux, pourquoi ils changeraient ? Pis encore, ont-ils les capacités intellectuelles et le recul nécessaire pour évoluer et s’adapter à leur société d’accueil ? C’est une question épineuse, mais ce qui est certain c’est que l’attitude de ces hommes et femmes d’origine arabe ou musulmane biaise notre évolution, nous les femmes arabes libres, et ça ne fait que des bulletins de vote en plus pour les élus condescendants en France. C’est un cercle vicieux.

Ginette : Aujourd’hui, on est dans une période « post » printemps arabe. On dit de la Tunisie que c’est la seule à avoir réussi son printemps. Qu’en dis-tu ?

Asma Abdelkarim : C’est loin d’être le cas. Il y a eu plusieurs attentats contre des Européens et contre les forces de l’ordre locales. Un couvre-feu a été décrété récemment suite à des manifestations violentes. Comment parler de printemps pour un pays à l’économie agonisante, aux mentalités qui se renferment de plus en plus et où le pouvoir est entre les mains d’islamistes ?

Ginette : Parviens-tu à imaginer comment serait la jeune Asma si elle avait 8 ans aujourd’hui ? Si elle en avait 18 ? Serait-elle plus ou moins libre ? Aurait-elle pu partir vivre au Liban, s’y voir s’épanouir ?

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Asma Abdelkarim : Le Liban reste toujours ce petit miracle, ce havre de paix dans un Moyen-Orient fou, nonobstant des voisins pas des plus commodes. Je pense qu’il m’ouvrira toujours les bras, à n’importe quel âge. Je l’aime et il me le rend bien.

Ginette : Vis-tu dans la France que tu avais imaginé ? Pourquoi ?

Asma Abdelkarim : Pas vraiment. Oula ! Vaste sujet. Je dirai que J’imaginais une France utopique et que la réelle me plait bien même si j’émets quelques réserves.

Ginette : Comment expliques-tu le fait que le fait religieux ait pris tant d’importance ici ? Que penses-tu de cela ?

Asma Abdelkarim : Bah justement, c’est cela qui m’importune. On a trop laissé faire par naïveté, par condescendance, ou pour des calculs électoraux vils. Maintenant, la France récolte hélas les fruits de son laxisme.

Ginette : Je pense qu’il y a autant de formes de féminismes que de sortes de fromages en France, et je voudrais évoquer deux postures bien différentes. Elisabeth Badinter, qui au nom du féminisme appelle les femmes à ne plus se voiler, appelle la République à ne pas accepter (ce qui la fait passer pour une néo-réac). Il y a également la position d’Ovidie qui se revendique de la mouvance « porno féministe » et qui est très engagée dans la défense des travailleurs du sexe notamment. Elle dit qu’en fait demander de lever son voile à une femme au nom du féminisme c’est de l’infantilisation, que si la femme dispose de son corps librement, il faut qu’elle puisse être considérée intellectuellement et socialement de la même manière qu’elle porte un voile ou une combinaison en latex. Quelle réaction ?

Asma Abdelkarim : Je me positionne entre Badinter et Ovidie. Je suis clairement contre le port du voile en France. Nous sommes dans un pays laïc de culture judéo-chrétienne. C’est un fait. Le voile n’a pas sa place ici et le débat sur le port du voile n’a tout simplement pas lieu d’être dans l’espace public français. Si on parle des femmes en général, ce qui inclut tous les pays du monde, je suis du même avis qu’Ovidie, il faut les laisser en décider par elles-mêmes car souvent c’est un choix délibéré des femmes ou une tradition. Moi-même, si je pars dans un pays où le voile est la norme, je le porterai par respect. Je voudrais donc que les gens qui sont là respectent la France.

Ginette : Chez Dolce & Gabbana est sortie une collection voiles et hidjabs : ouverture ? Opportunisme ? Coup de comm ? Pourquoi pas ?

Asma Abdelkarim : H&M aussi a fait défiler un mannequin voilé, avec un petit piercing au nez. Laisse-moi rire ! Les femmes voilées sont censées être discrètes. C’est l’essence même du concept de voile. Alors le over make-up et les piercings avec le regard aguicheur ce n’est pas très islamique. C’est très intelligent de la part de ces enseignes. Ils misent sur les clientes fortunées du Golfe, mais encore une fois, ils contribuent à faire régner une idée reçue sur les femmes arabes, normalisent le port du voile en Europe, avec les conséquences liées à la radicalisation qu’on ne connait que trop bien en France. C’est irresponsable et bas.

Ginette : J’ai trouvé un poème de Jussieu, « Le lierre et la vigne », le connais-tu ?

Sur le mur d’un vieil ermitage,
Un lierre avec orgueil étalait son feuillage.
Une vigne, tout près de lui,
Grimpait modestement le long du même appui.
De son inutile verdure
Fier et vain comme un sot, le lierre, sans égard,
Repoussait sa voisine et couvrait la masure.
La pauvre vigne, sans murmure,
Se retirait toujours, cherchant place à l’écart.
Mais chacun eut son tour, et justice fut faite.
Un jardinier s’avance, armé de sa serpette ;
Il vient pour réparer le manoir délaissé.
Sans peine on devine le reste.
L’orgueilleux inutile, arraché, dispersé,
Laisse le mur débarrassé
A la vigne utile et modeste.

Asma Abdelkarim : Non je ne le connaissais pas. Le jardinier est peut-être la guerre mais même la guerre et la séparation n’ont pas eu raison de notre lien. C’est vraiment indéfectible !

Ginette : La réception de ton bouquin ? Quels retours ? Ta famille l’a lu ? Qu’en pense-t-elle ?

Asma Abdelkarim : J’ai eu de très bons retours et j’en suis ravie. Beaucoup de Français d’origine libanaise se sont retrouvés dans mon profil. Je ne les connaissais pas, ils ont cherché mes coordonnées pour m’écrire et me dire à quel point cela les avait touchés. C’est émouvant de recevoir et lire de longs mails d’inconnus qui vous connaissent, se livrent, vous félicitent, puis ils ne sont plus des inconnus. C’est très touchant. Ma famille est très fière de moi, j’ai leur total soutien.

Ginette : Ton livre est traduit en roumain, chapeau ! D’autres traductions prévues ? En italien ? En anglais ? En arabe ?

Capture d’écran (264)

Asma Abdelkarim : Merci. J’ai beaucoup d’affection pour la langue de Dante, j’espère qu’une occasion se présentera surtout que j’ai des copines italiennes qui sont monolingues et qui attendent de me lire. Pour ce qui est de l’anglais et de l’arabe c’est en cours d’étude.

Ginette : Tu vis en France, tu prépares une thèse. Quel est ton sujet ?

Asma Abdelkarim : Je travaille sur les changements du paysage médiatique dans certains pays arabes après le fameux printemps car même si ses tenants et ses aboutissants se discutent on ne peut pas nier que c’était un séisme qui a entrainé des transformations d’envergure sur tous les plans.

Ginette : tes projets ? Tes actualités ? Tes envies ?

Asma Abdelkarim : Je me consacre à ma thèse pour l’instant et à mes articles. Je reste tout de même à l’écoute de nouvelles opportunités qui peuvent se présenter .

 

 

 

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